Réfléchir et investir pareil sujet de réflexion et de recherche n’est pas une évidence, loin delà. Je crois qu’il y a dans pareil entreprise audace, témérité, folie, et peut-être même inconscience. Le scandale que provoqua Elisabeth Badinter avec son ouvrage « Fausse Route », montre à quel point la question des violences féminines est brûlante. Je ne remercierai jamais assez Mme Badinter de son courage et de l’intelligence de sa réflexion. Enfin un esprit libre qui ne redoute pas d’affirmer ce qu’elle pense ! Mon essai est un humble hommage à son œuvre, tout autant que l’occasion de reprendre le débat sur l’égalité des sexes avec d’autres perspectives.
Certaines traitèrent Mme Badinter de félonne, de traitresse, et parfois même pire encore. Je crois que la sagesse populaire dit qu’il n’y a que la vérité qui fâche… C’est parce qu’il est essentiel de pouvoir discuter et questionner cette problématique de façon plurielle, que j’ai décidé d’ouvrir ce blog. Je crois qu’il est fondamental de pouvoir donner la parole à tout un chacun et de pouvoir débattre tous ensemble. On ne peut se lancer dans pareille réflexion et se retrancher dans sa tour d’ivoire.
Je crois qu’il est important, malgré l’avertissement rédigé dans mon ouvrage, de rappeler ce que mon essai est et, ce qu’il n’est pas, à ceux qui l’auraient mal lu, lu trop vite, ou ceux qui sont de mauvaise foi.
Il n’est ni un travail misogyne, ni un travail sexiste, c’est un travail féministe. Etre féministe ce n’est pas faire la guerre à l’autre sexe, ce n’est pas être victime, ce n’est pas refuser de voir certaines réalités problématiques : être féministe ce n’est pas feindre l’égalité des sexes, ce n’est pas simplement la revendiquer, c’est en être convaincu.
Je suis fatigué de ces pseudos conflits, de ces accusations de guerres des sexes stupides et stériles, ce n’est pas ainsi qu’on réfléchit, ce n’est pas ainsi que l’on progresse. Oui de part le monde les injustices faites aux femmes sont nombreuses, oui il y a des sociétés barbares dans lesquelles les hommes sont les bourreaux des femmes, oui il y a des violences dans lesquelles les hommes semblent exceller, mais non toutes les femmes ne sont pas des victimes, toutes les femmes ne sont pas soumises, toutes les femmes ne sont pas esclaves d’une religion dévoyée, d’un mari despote, ou d’une société anti féminine.
Oui il y a de nombreuses inégalités, oui les femmes sont dans bien des domaines traitées avec suffisance et insuffisance, oui les femmes encore aujourd’hui sont déconsidérées, MAIS toutes les femmes ne sont pas dans ces cas de figure.
La question est simple : qu’est ce qui empêche les femmes d’accéder à l’égalité des sexes ? La réponse est complexe, mais il me semble qu’elle trouve en grande partie sa réponse dans la question de l’intériorisation des rôles desquels nous ne sommes toujours pas revenus.
Chercher le feu du conflit partout où il n’est pas, refuser de voir certaines réalités sous couvert de la négation d’autres, voilà comment on attise le feu du débat, voilà aussi comment on retient toute politique égalitariste. D’autres ont proposé l’amour, l’amitié, la peine, le bonheur, la joie comme terre de rencontre des sexes, pourquoi la violence n’en serait-elle pas une ?
L’essence de ce travail n’est pas d’incriminer un sexe plus qu’un autre, mais de comprendre la violence, et je dirais presque, indépendamment des sexes.
Je n’oublie pas les 75 000 femmes violées chaque année, je n’oublie pas celles qui meurent sous les coups redoublés d’époux sauvages, mais je n’oublie pas non plus les hommes qui décèdent sous les coups de leurs femmes, les enfants abusés et violés par leur mère, les violences subies par les femmes victimes d’autres femmes. STOP !
La violence est un poison qui se joue des chiffres, défie les idées reçues, et complexifie le rapport à autrui. Réfléchir la violence en termes de proportion s’est obligatoirement laisser certaines formes de violences de côté. STOP, mille, dix mille fois stop ! La violence, si nous devons la combattre, doit être combattue dans une perspective asexuée. Il est hors de question de faire deux poids deux mesures. La justice est censée juger de façon impartiale les sexes, le fait-elle ? La législation doit-elle s’établir en fonction des sexes ?
Il semble aujourd’hui qu’il soit dangereux de penser librement. Est-on véritablement dans une démocratie ? Je crois que parler de la violence des femmes est assez révélateur du caractère schizophrénique de nos sociétés contemporaines. Ne pas accepter de les victimiser c’est être sexiste, les regarder comme faibles c’est être machiste, revendiquer leur égalité c’est être idéaliste. La quête de l’égalité se mène dans un climat de confrontation et d’opposition au lieu de s’effectuer dans la concertation. Attaquer, critiquer, mépriser n’a jamais été le terrain propice au dialogue. La violence ? Pas d’avantage, mais le terrain de la violence n’est pas seulement celui sur lequel on ne fait que s’opposer, c’est aussi celui d’une forme de liberté.
Je travaille sur l’histoire des femmes depuis 2003. J’ai débuté ma carrière d’apprenti historien en étudiant le phénomène de la prostitution à Aix-en-Provence au 18e siècle. Ce fut pour moi le temps d’une rencontre capitale, entre une façon de vivre, une façon de penser mais surtout de comprendre une réalité sociale conspuée et paradoxalement essentielle. Nous vivons dans une société de Tartuffes. Là encore, je dis STOP.
Il n’est pas de propos ici de refaire le débat entre l’utilité ou la non-utilité de la prostitution, car à mon avis, chacun est libre de disposer et de jouir de son corps comme il le veut. C’est le commerce forcé du corps d’autrui qui est criminel.
Au cours de mes travaux sur cette thématique, j’avais été touché par la détresse de certaines, étonné par la détermination d’autres, et écœuré par l’hypocrisie généralisée autour de la prostitution. L’historien n’est pas là pour juger l’objet de son analyse, il est là pour le questionner, l’envisager, et tenter de le restituer pour comprendre comment à un moment donné la société a fabriqué, modelé, instrumentalisé une réalité sociale.
Ainsi, la violence à l’égard des prostituées procédait d’une intériorisation de la part de la société d’Ancien Régime des dangers de la débauche, tout en reconnaissant cependant sa fatale nécessité. Les femmes, celles qui se qualifiaient comme femmes de bien, dont l’honneur n’étaient en rien entacher, apparurent dans les archives comme les plus féroces, les plus promptes à accuser celles que la justice condamnait pour être des putains publiques. Aucuns compromis, aucunes tentatives de comprendre les raisons de cette pratique, rien qu’une péremptoire intransigeance. Remarquons au passage, que les hommes qui travaillent sur les femmes, souffrent de cette même intransigeance : la moindre réflexion perçue comme une attaque contre l’autre sexe rend toute analyse inacceptable.Faudrait-il que les hommes qui pensent les femmes s’émasculent pour être dignes de les comprendre ? Pourquoi les femmes d’Ancien Régime vouaient-elles une telle haine à leurs sœurs ? Cette violence féminine m’a intrigué, était-elle propre au phénomène de la prostitution ? J’ai approfondi la question dans des fonds d’archives plus conséquents, les fonds du tribunal de la sénéchaussée de Marseille au 18e siècle.
Il est apparu que la violence des femmes au 18e siècle était forte, oui moindre en regard de celle exerçait par les hommes, mais moindre ne veut pas dire absente : mes travaux en cours valorisent, comparent, intègrent, restituent et analysent cette violence féminine, non pas à l’opposant ou en la confrontant à celle des hommes, non pas en cherchant à isoler une spécificité des violences féminines mais tout simplement en essayant de la comprendre.
Comment peut on prétendre conduire une analyse sérieuse en reproduisant inconsciemment ou consciemment des schémas de pensées infondés qui imposeraient aux sexes des violences respectives ? Pourquoi faut-il à tout prix faire entrer des gens, des idées, les sexes dans des cases ? STOP.
Mon essai n’est pas hypocrite, il n’a pas vocation de servir le propos d’hommes stupides, machistes, sexistes, et que je méprise au plus haut point. Je dis seulement, que les femmes, celles à qui on a imposé le statut de mère, de victime ou de certaines formes de crimes ne peuvent en aucun cas être réifiées à ces poncifs là. STOP. Mon essai m’a permis de penser le sujet de mes recherches sur le temps long, afin de ne pas penser que le XVIIIe sur lequel je travaille innovait en matière de violence. J’ai voulu dégager des permanences et des ruptures, et je crois qu’on ne pourra pas me reprocher d’avoir questionné mon sujet sur le temps long, pas plus que d’avoir cherché à déconstruire les clichés qui pèsent encore sur les formes de violences concédées aux femmes. Non les femmes ne sont pas toutes des empoisonneuses, des infanticides !!!
Les femmes ont du génie, un pouvoir de résilience fascinant, mais génie et résilience n’excluent en rien la violence.
Je suis ouvert au débat, car je sais écouter au lieu de juger, je sais comprendre et attendre au lieu d’être borné et ou condescendant.
Je crois que donner l’occasion de réagir à ceux et celles qui le souhaitent est la moindre des choses. Je vous remercie sincèrement de votre attention.
Christophe Regina.